Eric Zemmour face au défi des présidentielles : retour sur sa première réunion

Publié le par Tythan

Si j'ai de nombreux désaccords1 avec Eric Zemmour, j'ai toujours été très intéressé par tout ce qu'il racontait et j'ai d'ailleurs acheté le jour de sa sortie son dernier livre, que j'ai beaucoup apprécié et que je chroniquerais si j'en ai le courage. J'aimerais simplement revenir sur sa dernière réunion publique, organisée à Toulon et dont on peut voir la vidéo intégrale ici, que je me propose de brièvement commenter sur quelques aspects.

Première question à trancher : il ne s'agit évidemment pas d'une simple réunion de présentation de son livre, mais bien d'un meeting électoral. Il ne fait pour moi aucun doute qu'Eric Zemmour cherche à être élu et on voit dans cette réunion la confirmation des divers bruits qui circulaient sur sa volonté d'être candidat et qu'Eric Zemmour alimentait lui-même avec sa référence à l'essayiste et journaliste Jacques Bainville qui avait publiquement regretté d'être resté toute sa vie dans le commentaire politique sans lui-même descendre dans l'arène (comme l'ont fait certains de ses compagnons, comme Maurice Barrès). 

En revanche, je ne pense  pas que la candidature d'Eric Zemmour soit écrite, et ce pour deux raisons :

la première et la plus immédiate est la quête des parrainages, qui n'a jamais été une sinécure pour les candidats de droite hors partis.

En effet, le premier obstacle est évidemment l'ambiguïté pesant sur la candidature d'Eric Zemmour. Les rabatteurs de parrainage vont avoir évidemment un problème au moment d'aborder leurs proies puisqu'ils ne seront officiellement mandatés que par une association poussant à la candidature d'Eric Zemmour et ne pourront pas se prétendre les envoyés directs d'Eric Zemmour. Une fois l'attention de l'élu accrochée, ils ne pourront pas non plus faire intervenir le candidat directement pour décrocher l'accord d'un élu tenté mais hésitant.

Deuxième obstacle : à ce jour, et bien que les opinions d'Eric Zemmour sur un large éventail de sujets soient très connues puisqu'il les a rabâchées sans cesse dans tous les médias où il est intervenu, le programme d'Eric Zemmour, en dehors des questions liées à l'immigration et à l'intégration - pardon, à l'assimilation - des Français d'origine étrangère, reste flou. Par exemple, on sait qu'Eric Zemmour a une fibre très souverainiste ou bien encore des idées assez arrêtées sur l'éducation, mais on sait aussi qu'il veut accorder aux questions d'immigration une priorité absolue et qu'il semble donc prêt à mettre de l'eau dans son vin sur toutes les autres questions pour rester plus consensuel. Et sur la ruralité, moi qui pourtant le connaît bien, je ne sais pas bien ce qu'il souhaite proposer. En bref, à ce jour, il n'a pas de programme clair, et même si je ne doute pas qu'il reçoit beaucoup de sympathie de la part d'élus, je ne suis pas sûr que ce soit suffisant.

Troisième obstacle, c'est évidement l'attitude des autres partis. Je n'ai aucun écho particulier sur ce point, mais il me paraît évident que LR comme le RN vont tenter de dissuader par tous les moyens dont ils disposent (chantage aux subventions, aux postes, le plus souvent d'ailleurs un simple mouvement de sourcils suffit sans qu'il soit suffisant de ne serait-ce qu'esquisser une menace). Et ces moyens sont efficaces. S'ajoutent également la concurrence d'anciens candidats à la présidence (Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau) chassant peu ou prou sur les mêmes terres que lui ou de nouveaux postulants (Florian Philippot, Arnaud Montebourg2), sur lesquels Eric Zemmour va forcément mordre3.

Ceci étant dit, une équipe organisée et déterminée décidée à rendre possible la candidature d'Eric Zemmour, forte de l'aura et de la popularité d'Eric Zemmour, grandement aidée par une dynamique favorable (qu'elle soit sondagière ou portant sur la polarisation du débat), devrait pour moi être capable de surmonter ces points.

La deuxième raison, c'est que si je ne doute pas de l'envie d'Eric Zemmour d'être candidat, je le crois lorsqu'il dit ne pas être certain de se présenter. Eric Zemmour n'ira évidemment pas à la présidentielle pour une candidature de témoignage, mais seulement s'il a, sinon une chance réelle de l'emporter, du moins celle de peser sur la campagne. Et ça, malheureusement pour Nicolas Dupont-Aignan comme pour Les Républicains ou le Rassemblement National, ces dernières semaines montrent si besoin était qu'Eric Zemmour détient ce pouvoir.

Pour revenir donc sur sa réunion publique, je ne peux cacher mon malaise : autant je ne peux qu'être convaincu par les redoutables qualités de débatteur d'Eric Zemmour, autant je reste sceptique quant à celles d'homme politique enlevant un meeting. Au delà de la capture peu élégante du coaching du communiquant préparant Eric Zemmour avec des conseils un peu ridicules, il est manifeste qu'Eric Zemmour n'est pas tout à fait dans son élément lorsqu'il n'a pas face à lui un débatteur. Si bien d'ailleurs que la forme de l'événement a eu besoin d'un Monsieur Loyal, au demeurant très sympathique et de bonne volonté, et reste de ce fait un peu bancale. Eric Zemmour est d'ailleurs si mal à l'aise dans ce format que j'ai capté ce moment un peu révélateur où il s'étonne en blaguant que son auditoire soit toujours d'accord avec lui… N'en faisons pas des caisses sur le sujet, mais c'est évidemment un petit moment de "gênance", comme on dit.

Et c'est tout le problème : je ne suis pas sûr qu'Eric Zemmour soit à l'aise dans les discours, et on se souvient tous de celui calamiteux dans la forme qu'il a tenu lors de la fameuse convention de la Droite.

Sur le fond, pas grand chose à dire si ce n'est que j'ai plutôt apprécié ce qu'il dit. J'ai quand même noté une véritable erreur d'Eric Zemmour au sujet du Canada, pour lequel Eric Zemmour reprenait (en s'appropriant) des paroles de Charles de Gaulle expliquant que Louis XV aurait abandonné le Canada aux masses anglaises d'Amérique du Nord. Or, c'est un lieu commun qui ne résiste pas à l'épreuve des faits : en réalité, si on peut effectivement regretter le manque d'investissement de la France dans le développement de ses colonies du Canada, ce reproche s'applique au pays entier et non au seul pouvoir royal, et sur l'ensemble des 17ème et 18ème siècle. Lors des conflits armés entre la France et l'Angleterre, ce qui inclue évidemment dans mon esprit la préparation des périodes de guerre ouverte, le pouvoir royal a au contraire investi autant qu'il le pouvait pour défendre ses colonies, envoyant des troupes, des subsides et en général tout le soutien qu'il pouvait mobiliser. Simplement, les ressources de la France étaient contraintes, les fronts multiples et les moyens de la marine française en général n'ont pas été suffisants pour protéger le commerce et l'ensemble des colonies françaises, et le Canada en particulier, où le problème a été aggravé par le déséquilibre démographique qui a finalement emporté le Canada. Si on veut isoler un facteur saillant, c'est le blocus naval imposé par les Britanniques au Canada qui a en vérité empêché un plus grand soutien de la métropole à sa vaillante colonie (Rappelons que Montcalm débarque au Canada en 1756, quatre ans avant la reddition du Canada).

Ce qui est vrai en revanche, c'est que lors de négociations de paix qui ont entériné la mauvaise fortune de la France à l'issue de la guerre de sept ans, il a été fait le choix de privilégier la sauvegarde des colonies sucrières de la France (Antilles et surtout Saint-Domingue) plutôt que de celle du Canada, qui aurait été possible. Rétrospectivement, on considère généralement que c'était une erreur puisque que le Canada Français était immense (à une époque, les Français contrôlaient un territoire s'étendant de l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle du Mississipi, de façon lâche et discontinue bien entendu, mais tout de même), et recelait un potentiel de développement inégalé. Ce sont aujourd'hui des territoires extrêmement riches, là où Haïti, dont la France a perdu peu après définitivement le contrôle,  reste aujourd'hui l'un des pays les plus pauvres de la planète. Pour ma part, je ne suis pas convaincu, et si l'on fait un peu d'uchronie en faisant l'hypothèse que la France ait choisi de sauvegarder le Canada, alors je crains que le résultat aurait été le même : à n'en pas douter, les Anglais n'aurait jamais accepté la présence française et aurait relancé la guerre pour effacer les Français de ces territoires, forts de leur nombre (je n'ai plus les chiffres en tête, mais le déséquilibre démographique était d'au moins un à 10, voir 20).

 

 

1. Je ne peux évidemment pas tous les lister, mais je ne suis évidemment pas d'accord avec bon nombre de ses opinions, notamment de sa vision des femmes (en revanche je suis d'accord avec sa critique du féminisme). Autre point : si je suis méfiant envers l'Islam, en revanche je ne suis pas phobique de cette religion, alors qu'Eric Zemmour me paraît verser dans cette catégorie. Je suis d'accord avec Eric Zemmour lorsqu'il dit que l'islamisme et le communautarisme mènent in fine à la guerre civile, mais il me semble aller beaucoup trop vite en chemin. La situation est très grave, et mon cœur saigne quand je vois ces femmes emprisonnées dans leurs voiles dans un pays où de tels vêtements sont à l'opposé de nos mœurs, mais on reste heureusement très loin de la guerre civile. 

2. Je n'inclue à dessein pas Jean-Frédéric Poisson, qui s'est déclaré candidat. Le personnage est d'envergure, et j'ai beaucoup de respect pour lui malgré le visage peu reluisant qu'il nous a montré lors de l'épisode des Européennes, mais il n'a à mon avis tout simplement pas la surface politique ni l'organisation pour obtenir des parrainages, sans même parler de sa couverture médiatique. 

3. Au delà de JF Poisson, il y aura forcément de la casse. J'ai vu passer un commentaire de Jean-Philippe Tanguy (ou de l'un de ses proches, je ne me souviens plus), transfuge de Debout la France au Rassemblement National, affirmant que Nicolas Dupont-Aignan ne parviendrait pas à décrocher ses 500 parrainages. Et il est vrai que NDA est le plus proche, idéologiquement (NDA est juste moins radical sur l'immigration, plus sur les questions Européennes. Autrement, c'est epsilon) comme politiquement (le gaullisme) d'Eric Zemmour. NDA, tellement brocardé en imbécile et en nul par les médias qui tapent dès qu'ils le peuvent sur lui (tout en prétendant qu'il est insignifiant, mais ils ne sont pas à une contradiction près), souffre également d'un déficit de charisme, alors que c'est sans doute l'atout maître d'Eric Zemmour. Cependant, pour bien connaître la chose, NDA est ancré dans la ruralité, il a été candidat 2 fois et a fait à chaque fois une bonne campagne (malgré le résultat très décevant de la première) : s'il me paraît certain qu'un certain nombre vont partir chez Zemmour, il disposait d'un matelas conséquent qui devrait suffire (Plus de 700 parrainages en 2012 : s'il en a présenté moins en 2017, c'est tout simplement parce qu'il n'était plus inquiet comme en 2012 et a donc juste livré le nombre requis plus un petit matelas… Les rodomontades d'alors de François Asselineau sur son plus grand nombre de parrainages par rapport à lui étaient donc ridicules). Reste que je serais évidemment séduit si Nicolas Dupont-Aignan annonçait prochainement qu'il retire sa candidature pour soutenir celle de Zemmour. Je crains que ce ne soit pas le chemin qu'il emprunte puisque son meeting de lancement est annoncé le 3 octobre, mais après tout j'ai le droit de rêver…

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